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Ghetto Biennale en Haïti : chronique d’une révolte annoncée par Sandra Delacourt 

Article rédigé par Sandra Delacourt, Professeure d’histoire de l’art contemporain


À Port-au-Prince, une nouvelle édition de la Ghetto Biennale, sur le thème The Haitian Revolution and Beyond, invite à penser l’incidence de la Révolution haïtienne, trop souvent minorée, sur la construction de l’imaginaire national. Sur fond de révolte sociale, l’art se révèle ici un puissant moyen pour contrer un récit déterministe au profit d’une plus grande autodétermination.

En dépit d’une crise socio-politique dont nul ne saurait présager l’issue en Haïti, la 6e Ghetto Biennale a débuté ce vendredi 29 novembre à Port-au-Prince. Jusqu’à la dernière heure, la tenue de cette manifestation artistique s’est avérée incertaine. Dans un contexte insurrectionnel et d’immense fragilité nationale, ses cofondateurs, André Eugène et Leah Gordon, ont choisi de maintenir une programmation dont la pertinence se révèle aujourd’hui des plus troublantes.

Consacrée à l’héritage révolutionnaire de la République haïtienne, la 6e Ghetto Biennale voit ses préoccupations théoriques débordées par la réalité d’une vaste révolte populaire et par la brutalité des moyens déployés pour la contenir.


Peyi lòk


Dévorée par les inégalités sociales, Haïti apparaît aux yeux du monde comme une nation à bout de force. Laissée exsangue par des décennies de prédations privées, qu’elles soient locales ou étrangères, son agonie a depuis longtemps pris des airs de normalité.

Aussi, rien n’est venu alarmer l’opinion internationale lorsque, avec le Peyi lòk, le pouls de la vie haïtienne n’a plus semblé osciller qu’entre signes de mort clinique et pics combatifs de survie. En février 2019, cette opération contestataire de blocage du pays s’est mise en place pour contraindre le président Jovenel Moïse à la démission. Malgré les graves accusations qui entachent son mandat, celui-ci était resté sourd aux mouvements de protestation qui depuis 2018 emplissaient régulièrement les rues d’Haïti.

Comme quatre de ses prédécesseurs, plusieurs membres de son gouvernement et une part des tutelles occidentales du pays, Moïse est impliqué dans l’affaire PetroCaribe. Entre 2008 et 2016, ce colossal détournement de fonds public aurait privé le peuple haïtien de 3,8 milliards de dollars issus d’un ambitieux plan de coopération avec le Venezuela et destinés au développement d’équipements publics et de projets sociaux[1].

Alors que l’écrasante majorité de la population haïtienne est soumise à une précarité extrême, la volatilisation de cet argent public a exacerbé une double exigence de justice et de justice sociale que de récurrentes présomptions de corruption et de violences d’État avaient déjà mise à vif.

Au printemps 2019, les barricades qui s’érigent sur les routes haïtiennes entendent imposer l’arrêt de cet ordre de marche national et de toute coopération qui pourrait lui être apportée. Elles ouvrent également la voie à un réinvestissement de l’espace public qui, lors de manifestations géantes, défie les logiques d’assignation spatiale des populations selon leur position au sein de la hiérarchie humaine.

En l’absence de réponse politique, le blocage du pays s’est intensifié en septembre et s’est progressivement mué en une anxiogène paralysie. D’importants axes de circulation sont aujourd’hui contrôlés par des groupes armés, les rues sont régulièrement désertées, les écoles demeurent fermées, tandis que l’économie et l’administration sont en suspens.

En état d’auto-assiègement, Haïti s’enlise dans une insécurité et une pauvreté grandissante, sans que la pression et la peur n’aient eu à changer de camp. Les difficultés d’approvisionnement en nourriture, en carburant, en matériel médical ou de première nécessité alourdissent un bilan social et humain déjà lourd.

Les marches populaires ont vu leurs rangs ensanglantés par les forces du maintien de l’ordre. Pourtant, bien avisé serait celui qui distinguerait les motifs et les acteurs d’un écrasement de la révolte prenant alternativement les formes de la coercition politique, de la criminalité organisée et de la violence circonstancielle. Alors que racket, vandalisme et violation de l’intégrité physique s’abattent sans discernement sur le corps social, l’espace public haïtien semble se reconfigurer en territoire d’une désertion collective.


Un lourd héritage narratif


Dans ce climat d’insécurité, l’année aurait pu être marquée en Haïti par une reconnaissance progressive de la légitimité de son soulèvement, chaque jour plus déterminé et douloureux. Mais elle fut à l’inverse ponctuée par une succession de mesures d’isolement et de confinement.

Après avoir fait son retour sur la liste noire des tour-opérateurs internationaux, le pays a vu nombre d’investisseurs et de ressortissants étrangers quitter son territoire, ou être invités à ne plus y pénétrer. En février, le Canada y fermait temporairement son ambassade. En octobre, c’est une cessation définitive d’activité qu’annonçait un groupe hôtelier de la capitale.

Selon une logique narrative qui nous est hélas bien connue, le redéploiement des organisations humanitaires en Haïti s’annonce comme le parachèvement attendu de la révolte en cours. La substitution d’une intervention humanitaire exogène à une réelle recherche de sortie de crise politique puise ses racines dans une inépuisable pensée racialiste. Elle ne déroge pas à la manière fataliste et victimaire dont l’Occident n’a cessé de décrire l’histoire de la République haïtienne depuis son indépendance.

L’ancienne perle des Antilles qui fit la fierté et la richesse de France coloniale s’est vue reléguée à une fortune critique tout autre lorsque, au prix d’une féroce révolution et d’une aberrante dette, elle s’est arrachée au joug de l’esclavagisme et de l’économie plantationnaire. Considérée comme incapable de survie et de prospérité sans une tutelle internationale, la société haïtienne voit depuis 1804 chacune de ses luttes infantilisée, promise à une essentialiste défaite, avant d’être « protégée » d’elle-même par diverses mainmises néolibérales.

Admise comme un tournant majeur dans l’histoire mondiale, la révolution haïtienne demeure donc un épisode embarrassant dont les échos favorables peinent à être trouvés dans l’historiographie internationale[2]. La persistance des régimes de colonialité dont atteste ce trouble narratif est précisément au cœur de l’actuelle édition de la Ghetto Biennale.

Intitulée The Haitian Revolution and Beyond, cette dernière entend reconsidérer la minoration de ce renversement révolutionnaire[3] et penser son incidence sur la construction des imaginaires nationaux haïtiens. De manière quelque peu prémonitoire, cette biennale s’est ainsi attelée à réunir artistes haïtiens et internationaux pour élaborer des récits communs alternatifs, sortir des discours de l’échec et poser les bases d’un futur spéculatif où la coexistence des vivants pourrait apparaître comme un horizon désirable.

Face à l’insurrection en cours, ces réflexions théoriques engagent à porter un regard historiquement distancié sur ce qui aujourd’hui encore conduit à ne percevoir dans un mouvement de lutte que les preuves supposées de son impuissance. Depuis 2009, la Ghetto Biennale persiste à déstabiliser les représentations admises de la société haïtienne, mais aussi à interroger la contribution de l’art à la fixation des rapports de force internationaux. Aussi paraît-il essentiel de ne pas faire silence sur cette édition qui souligne l’urgence à déchiffrer, dans un apparent chaos, l’affirmation d’idéaux républicains bafoués.


Apparaître ou disparaître de l’espace républicain


Depuis sa création, la Ghetto Biennale se tient à l’écart des spotlights de la scène globalisée de l’art contemporain, de ses tentations consuméristes et de ses habituelles transhumances. Au format spectaculaire de l’exposition, elle préfère donc la conduite de projets artistiques développés dans l’entière durée la biennale. C’est donc sous des modalités renégociées de production, d’apparition et de partage que la création y est expérimentée et mise en œuvre.

La Ghetto Biennale repose en effet sur la collaboration directe de ses participants avec les artistes et habitants de Port-au-Prince. Accueillie par le collectif Atis Rezistans dans les quartiers Lakou Cheri et Ghetto Leanne, elle investit des espaces considérés comme infréquentables, stériles ou impraticables.

À la fois dans les marges de la ruralité et de l’urbanité, la Ghetto Biennale entend ouvrir un espace « informel et désinstitutionnalisé de production artistique » à des artistes venus d’une grande diversité d’horizons, de cultures, de parcours et de classes socio-économiques.  L’exclusion socio-spatiale est l’une de ses problématiques centrales. Mais elle est aussi au cœur des préoccupations d’Atis Rezistans, autrement connu sous le nom de « mouvement des artistes de la résistance ».

Constitué à la fin des années 1980, ce collectif fédère les artistes de la Grandrue, qui jadis était l’artère foisonnante de la vie culturelle et artistique haïtienne, et qui est désormais composée de micro-ateliers s’érigeant comme force de résistance sociale, culturelle et pédagogique au milieu des bidonvilles.

Autodidactes, sans profession « utile », sans échoppe ou notabilité, ces artistes sont encore considérés comme des parias par la société haïtienne lorsque, dans les années 1980, ils s’emparent des déchets que le capitalisme mondial leur cède au titre de l’économie informelle. Par les gestes l’art, ces artistes se sont attachés à transformer la réalité sociale de leur territoire et ont progressivement gagné leur place dans le récit artistique national.

Au fil des décennies, Atis Rezistans a bâti à Port-au-Prince « une mémoire sociale de groupe ». Faisant son entrée sur la scène artistique internationale en 2007, le collectif aurait pu se satisfaire de nourrir l’exotisme global en venant illustrer ce que serait la périphérie du monde. Toutefois, c’est sur son propre sol qu’il a engagé des alliances internationales d’une toute autre nature. L’espace que propose d’investir la Ghetto Biennale est avant tout celui d’une dés-assignation. Il est ce territoire de basculement qui vit un secteur de Port-au-Prince rayonner durablement avant d’être désigné en zone de relégation sociale. Désormais exclu de toute promesse d’équité, il demeure pourtant le creuset d’une réversibilité latente.

Se retirer là où rien n’est convoité, pour s’extraire des logiques mortifères de l’ordre en place, n’est évidemment pas sans évoquer l’héritage du marronnage et le rôle qu’il a joué dans l’accomplissement révolutionnaire. Cet imaginaire de la soustraction volontaire au compte des vivants prend une coloration toute particulière dans le contexte du Peyi lòk.

Arme de résistance sociale tout autant que source de déstabilisation du pays, son respect soulève une question éthique qui divise profondément la population haïtienne. Elle n’épargne pas davantage les invités internationaux de la biennale. Face à l’arbitraire des violences, certains, comme moi-même, ont ainsi renoncé à se rendre à Port-au-Prince, tant par crainte de se mettre en danger que d’attirer sur d’autres – hôtes, collaborateurs ou riverains – l’hostilité des partisans les plus radicaux du blocage.

Plus aguerris peut-être, certains invités ont néanmoins choisi d’être présents et de mener leur travail in situ, sans filet de protection théorique ou culturel.


Faire corps dans le doute


Participer, de manière directe ou indirecte, à la Ghetto Biennale implique de quitter le confort idéologique des espaces qui sont habituellement réservés à l’art. Bien qu’on ne puisse préjuger du travail qui va être accompli dans les prochaines semaines, la 6e Ghetto Biennale annonce d’ores et déjà une approche complexifiée de ce qu’engage une révolution. Les projets artistiques annoncés laissent en effet apparaître les visions nécessairement antagonistes de ce que sont sa définition, ses conditions, ses acteurs, ses moteurs, ses forces, ses enjeux ou encore ses effets. L’impossible clarté des lignes de partage, et la non-linéarité des événements qui lui donnent corps, sont autant de traits communs aux propositions avancées.

Porté par les commissaires Gabi Ngcobo (Afrique du Sud) et Thiago De Paula Souza (Brésil), ainsi que par les artistes Firelei Baez (République dominicaine) et Tessa Mars (Haïti), le projet « Not in Between » sonde ainsi le caractère impensable de certains aspects de la révolution haïtienne.

Convoquant des personnages historiques réels ou irréels, cette recherche collaborative entre en résonnance avec les réactivations des cérémonies vaudou du Bois-Caïman qui seront diversement entreprises par Khaleb Brooks (USA/Allemagne), Jean Robert Alexis (Haïti), Christian Bertin (Martinique) & Patrick Ganthier (Haïti) ou encore Rosy Auguste (Guadeloupe).

L’importance accordée aux fantômes, aux forces surnaturelles, à la passation des mythes ou encore à l’accomplissement collectifs des rituels souligne combien d’éléments intangibles, ou extraordinaires, ont été gommés de la mémoire des révolutions. Les processus de remémoration, de reconstitution mais aussi d’omission et d’imagination qu’elles engagent sont une préoccupation qui fédère nombre des acteurs de cette biennale.

Venus d’Haïti, de Cuba, de Jamaïque, de Porto Rico, du Venezuela, des États-Unis, du Koweït, du Sénégal ou encore de France, les artistes invités à la 6e Ghetto Biennale s’intéressent à la dissémination de cette mémoire révolutionnaire dans l’espace et dans le temps.

Majoritairement réunis en groupes transnationaux, ils mettent en exergue la puissance de création qui permet à toute révolution de s’accomplir avant de fertiliser d’autres territoires. Car, comme l’estiment Cecilia Lisa Eliceche (Argentine) & Leandro Nerefuh (Brésil), l’imaginaire de la révolution haïtienne « résonne partout depuis lors (pour ceux qui veulent bien écouter) ».

Par une exploration musicale diffusée sur les ondes haïtiennes, DJ Afifa (Jamaïque), Zanj Rracc X (Jamaïque) & Reuben Telushkin (États-Unis) souhaitent suivre la circulation des rythmes qui ont porté les luttes insurrectionnelles en Haïti, en Afrique, en Jamaïque ou aux États-Unis.

Proches ou lointaines, ces solidarités volontaires de destin sont notamment au centre de la proposition de Jaime Gili (Venezuela/Grande-Bretagne), laquelle rappelle le soutien apporté par Haïti à l’indépendance vénézuélienne.

Toutefois, la dualité des événements historiques, tout comme le caractère imprévisible de leur potentiel, n’est pas davantage oublié. Ainsi, Guillermina De Ferrari (Argentine/USA) & Reynier Leyva Novo (Cuba) font apparaître l’ambivalence des liens qui ont scellés le devenir de deux îles caraïbéennes. Fuyant la révolution haïtienne, de nombreux propriétaires de plantations se sont exilés vers Cuba et ont participé à l’essor de son économie au XIXème siècle.

Soucieux de sanctionner la prétention à l’indépendance d’Haïti, les marchés mondiaux se sont alors massivement tournés vers Cuba et l’ont propulsé au premier rang des producteurs de sucre. Alors qu’Haïti faisait l’expérience des stratégies d’étranglement économique qui allaient marquer l’histoire de sa République, Cuba voyait sa quête d’indépendance s’évaporer à mesure que grandissait sa prospérité.

Laissant place la parole et à la participation des Haïtiens, nombre des créations en cours à la 6e Ghetto Biennale aspirent à se déployer sous forme de plateformes de recherche, de rencontres, d’ateliers, de workshops, d’émissions de radio et d’interventions dans l’espace public.

Ils se plongent dans l’opacité du présent pour comprendre ce qui constitue, aujourd’hui encore, Haïti en tant que nation. Née de la révolution, son histoire est liée à celle des mesures de coercition qui ont durablement prolongé cet événement fondateur.

En revenant aux sources de cet héritage sclérosant, la Ghetto Biennale invite à démêler collectivement l’articulation complexe qui s’est progressivement nouée entre déterminisme et autodétermination. C’est en ce sens qu’il faut lire le projet The Living Dead Ensemble : Impulsé par Louis Henderson (Grande-Bretagne/Allemagne), Jephthé Carmil (France/Haïti), Olivier Marboeuf (France), il suit un groupe de jeunes acteurs de Port-au-Prince dans une relecture in progress de la crise PetroCaribe par le biais d’une célèbre adaptation théâtrale de la révolution haïtienne.

À l’image de ce dispositif, la Ghetto Biennale appelle à performer la tension narrative entre présent et passé, à s’emparer de personnages prédistribués et à renverser les points de vue pour changer le ressort dramatique d’un récit annoncé.

Les semaines à venir diront si la population haïtienne a souhaité se saisir de cette manifestation pour offrir à sa révolte des territoires alternatifs de rebond. Suivre ce qui s’y expérimente sera l’occasion de mieux comprendre qu’il n’est de paralysie que celle de l’étau international qui enferme Haïti dans un rôle de damné composé pour notre seul regard.


La Ghetto Biennale s'est déroulée du 29 novembre au 20 décembre 2019 à Port-au-Prince, Haïti.


[1] Audit spécifique de gestion du Fonds PetroCaribe. Gestion des projets financés par le Fonds PetroCaribe Rapport 2 – Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif de la République d’Haïti, mai 2019.

[2]  Michel-Rolph TROUILLOT, Silencing The Past, Boston, Beacon Press, 1995.

[3] Laurent DUBOIS, Les Esclaves de la République : l’histoire oubliée de la première émancipation, Paris, Calmann-Lévy, 1998 ; Alex DUPUY, Rethinking the Haitian Revolution, Rowman & Littlefield, 2019.


Sandra Delacourt

Professeure d’histoire de l’art contemporain, Chercheuse associée à l’HiCSA


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